LES BÂTONNETS DE MIKADO
Shrek : « Il n’y a pas de "nous". Il n’y a pas de "chez nous". Il n’y a que moi et mon marais. »
Connaissez-vous le jeu de Mikado ? C’est un jeu facile à comprendre mais difficile à pratiquer, qui se joue avec des allumettes ou des cure-dents. On éparpille d’abord les bâtonnets au sol, puis on les ramasse un par un. Il y a une seule condition : en ramassant l'un des bâtonnets éparpillés, on ne doit pas faire bouger les autres... Aucun bâtonnet ne doit en toucher un autre, ils ne doivent pas s'influencer mutuellement. Pour vous, la cible idéale sera sans aucun doute ces bâtonnets isolés des autres.
Ici, depuis presque 4 ans, ils essaient de nous « ramasser » un par un, comme les « Bâtonnets de Mikado ».
L’un d’entre nous est « ramassé », on essaie de perdre sa voix dans le vide ; on veut que l’autre ne l’entende pas pendant que son nom, son être, la couleur de sa peau, son identité politique et sociale, son intégrité physique et psychique sont anéantis. Comme des bâtonnets qui ne se touchent pas... Parce que chacun de nous entend la douleur de l’autre, et que nous continuons à l’entendre avec obstination, insistance et patience, le jeu est à nouveau rassemblé. Nous sommes éparpillés à nouveau, cellule par cellule, encore et encore... On brûle les bâtonnets parce qu’ils « se touchent trop »... Ou bien on veut les raccourcir.
117 cercueils circulent d'épaule en épaule aux quatre coins du pays. Des centaines d'entre nous, qu'on a voulu raccourcir, qu'on a estropiés, sont jetés d’abord dans les rues, puis comme si de rien n'était ; comme si leurs corps n'avaient pas été mutilés, leurs âmes meurtries, comme s'ils n'avaient pas été infantilisés de manière irréversible... Oui, oui, comme si de rien n'était, on essaie de les ramasser à nouveau, pour les réintégrer au jeu...
Ils veulent jouer avec nous comme au Mikado, sans que nous nous touchions ; sans que l'un entende le cri de l'autre, sans l'écouter, sans lui prêter l'oreille. « Tu vas apprendre ici à devenir un individu ! » disent-ils... Tu seras un « individu » ! Puis encore, encore, encore...
Tu seras un « individu » et tu laisseras le monde en dehors de toi. Car ces quatre murs pourraient ne pas y suffire... Tu seras un « individu » et tu ne pourras pas avoir plus de 3 livres dans ta cellule, tu ne pourras pas entonner des chansons à tue-tête, tu ne diras pas « Aïe » quand la chaîne à ton poignet mordra l'os, et surtout, tu ne tenteras aucune protestation, qu'elle soit sonore ou silencieuse, debout ou assise, en mangeant ou en jeûnant.
Tu ne pourras même pas rêver de porter tes propres vêtements, par exemple. Tu ne t'opposeras pas au travail forcé. Peut-être ne verras-tu jamais de médecin, peut-être seras-tu apaisé par un simple antidouleur en pleine crise cardiaque, peut-être seras-tu fouillé plusieurs fois jusqu'aux chaussures même dans un état de mort imminente, mais tu n'oublieras jamais ton « obligation de prendre soin de toi-même » pour ne pas entraver l'exécution de ta peine.
Tu ne pourras pas apparaître sur la même photo que ton ami avec qui tu partages les mêmes quatre murs 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 ; tu ne pourras pas mettre une lettre dans la même enveloppe ; tu ne pourras pas faire le même rêve... Tu seras un « individu » !
Sur le chemin du tribunal, dans les fourgons cellulaires, tu ne resteras pas debout. Tu n'essaieras pas de faire entendre ta voix à tes amis, tu ne feras pas signe à tes proches. Tu n'auras pas froid en hiver, tu ne transpireras pas sous la chaleur, tu ne t'évanouiras pas pour être resté 5 heures sans air dans un fourgon en plein milieu de juillet. Tu ne boiras pas d'eau pour ne pas avoir envie d'uriner...
Parce que tu seras un « individu », et si tu ne l'as pas encore appris, tu seras « dressé » par la matraque du gendarme, le froid de l'hiver noir, la chaleur torride de l'été, le manque d'air, la soif, l'absence de toilettes et les fouilles au corps jusque dans l'entrejambe...
Cela fait quatre ans qu'ils nous ramassent et nous éparpillent à nouveau, tout comme les Bâtonnets de Mikado... Et maintenant, c’est le tour des grillages sur la cour de promenade, et maintenant des caméras dans ces fourgons cellulaires étroits remplis de gendarmes, et maintenant la Nouvelle Loi sur l'Exécution des Peines ; l'uniforme unique, le travail forcé, l'obligation de « supporter »... Parle, et c'est une sanction ; tais-toi, et c'est une sanction ; chante, et c'est encore une sanction...
Pour que chacun n'entende pas la douleur de l'autre, pour qu'il ne tende pas l'oreille et ne tende pas la main... Pour qu'ils puissent être ramassés sans se toucher, qu'ils soient « purifiés » de leur humanité, que leurs sensibilités soient émoussées pour qu'ils « guérissent », qu'ils soient « rendus à la vie » sous forme de résidus à l'âme vidée, qu'ils soient « réinsérés dans la société », qu'ils deviennent de « bons citoyens » qui feront des croche-pieds aux passants et deviendront des délateurs...
On resserre les bâtonnets à nouveau ; le jeu est sur le point de commencer...
Alors que la Nouvelle Loi sur l'Exécution des Peines arrive de manière tonitruante et ostensible ; avant que notre voix ne se perde dans cette même obscurité terrifiante, dans ce même vide infini, en laissant derrière elle ce même chuchotement douloureux, nous devons nous accrocher fermement les uns aux autres. Car lorsque cette vague passera sur nous, dans ce pays entouré de quatre côtés par les désillusions, tous les chuchotements disparus résonneront une dernière fois de la même manière :
« Je n'ai pas de place parmi les hommes Personne ne me voit. Je parle, mais ils n'entendent pas. Je viens, mais on ne m'accueille pas. Point de place pour moi auprès du feu, Point d'assiette pour moi à la table, Point de couche où m'étendre. Mais j'ai encore un nom. (...) Ce nom Je le laisse comme une malédiction sur le foyer. Et cette honte... Gardez-la pour moi. Désormais sans nom J'irai chercher ma mort. »*
Connaissez-vous le « Mikado » ? C'est un jeu de domination qui arrache le « moi » au « nous ». Les bâtonnets seront bientôt éparpillés une fois de plus. Et vous, allez-vous, une fois de plus, fermer les yeux ?
Erdinç Yücel
(Caricature et texte : Prison de type F n°1 de Tekirdağ – Octobre 2004​​​​​​​
*Citation d’Ursula K. Le Guin – La Main gauche de la nuit.
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